Objectifs pédagogiques
- Savoir identifier les situations d’urgence
- Savoir prévenir et gérer les complications hématologiques
- Savoir prévenir et gérer les complications digestives
- Savoir gérer les perturbations des tests biologiques hépatiques
LIEN D’INTÉRÊTS
Aucun
MOTS-CLÉS
Toxicités chimio-induites ; nausées-vomissements ; diarrhée ; colite post-chimiothérapie ; neutropénie ; neutropénie fébrile
ABRÉVIATIONS
CT : chimiothérapie
DI : dose intensité
N/V : nausées et vomissements
VSN : valeur seuil normale
Avec plus de 157 400 décès en 2019, le cancer en France est la première cause de mortalité chez l’homme et la deuxième chez la femme. En 2018, plus de 382 000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués en France. L’activité de cancérologie représente près d’un quart de l’activité hospitalière globale (près de 10 % des hospitalisations ambulatoires et près de 14 % des hospitalisations complètes). Par ailleurs, les cancers digestifs sont des tumeurs fréquentes, notamment les cancers du côlon et du pancréas (respectivement 43 000 et 14 000 nouveaux cas en 2018) (1). Enfin, les complications digestives liées à la chimiothérapie (CT) – qui reste un des traitements de base du cancer – font partie des toxicités les plus fréquentes pour de nombreuses drogues. Ces quelques données permettent de comprendre que tout hépato-gastro-entérologue, qu’il soit ou non oncologue digestif, sera souvent impliqué dans la prise en charge des effets secondaires des traitements anticancéreux, et qu’il est important de bien connaître les éléments qui permettront une gestion adaptée de ceux-ci. En effet, comme cela a été bien démontré pour la neutropénie fébrile, ces complications ont un impact pronostique sur le cancer, en entraînant des retards de cure, une diminution de la dose d’intensité (DI) de la CT, voire son arrêt (2). (Dans l’étude prodige 24 (FOLFIRINOX versus gemcitabine pour le traitement adjuvant du cancer du pancréas réséqué), les patients qui n’ont pas pu recevoir l’ensemble des cycles prévus ont une survie globale significativement inférieure à cinq ans [27,4 % vs. 41.9 % HR 0.64 (0.49-0.84), p= 0.002] (3).
Les principales complications digestives de la chimiothérapie sont :
Par ailleurs, les CT ont des complications hématologiques (anémie, neutropénie, thrombopénie) et hépatiques que tout hépato-gastro-entérologue pourra être amené à prendre en charge. La gestion de ces complications repose sur une démarche clinique et thérapeutique classique avec cependant quelques particularités :
Le but de cet article est d’apporter des éléments pratiques de prise en charge pour les N/V, la diarrhée, les colites post-chimiothérapie et la neutropénie fébrile.
Nausées et vomissements (5-6)
On distingue les N/V anticipés, aigus, survenant le jour de la CT, et ceux qui sont retardés, survenant au décours de la CT. Une prophylaxie primaire est recommandée, adaptée en fonction du risque émétisant du protocole de CT utilisé, le risque étant déterminé en fonction de la drogue la plus émétisante du protocole (Hautement émétisante : protocole à base de cisplatine. Modérément émétisante : protocole à base d’oxaliplatine, irinotecan. Faiblement émétisante : gemcitabine, 5 Fluorouracile, capecitabine, taxanes, regorafenib en monothérapie. Très faiblement émétisante : sorafenib) (tableau 1) (5). Les classes médicamenteuses utilisées, seules ou en association, sont les corticoïdes, les antagonistes des récepteurs 5HT3 (setrons) et de la neurokinine 1 (aprepitant, rolapitant, netupitant) et les antagonistes de la dopamine (metoclopramide).
| Traitement J1 | Traitement jours suivants | |
|---|---|---|
| Risque émétisant élevé sans Cisplatine | – Aprepitant 125 ou Rolapitant 180 – Setron – Corticoïde* | – Aprepitant 80 J2, J3 si Aprepitant à J1 – Corticoïde* J2 à J4 |
| Risque émétisant élevé avec Cisplatine | – NEPA** – Corticoïde | – Corticoïde J2 à J4 |
| Risque émétisant modéré | – Aprepitant 125 ou Rolapitant 180 – Setron – Corticoïde* | – Aprepitant 80 J2, J3 si Aprepitant à J1 |
| Risque émétisant faible | – Au choix : Metoclopramide ou Setron ou Corticoïde*** |
*J1 Methylprednisolone 60 mg ; J2 à J4 Methylprednisolone 40 mg ou prednisone/prednisolone 50 mg
**NEPA : Netupitant 300-Palonosetron 0.5, en prise unique à J1
*** Methylprednisolone 20 à 40 mg ou prednisone/prednisolone 25 à 50 mg
Quelle doit être la prise en charge d’un patient présentant des N/V retardés non contrôlés ?
Diarrhée et colite post-chimiothérapie (9,10,11) :
La diarrhée est une des complications les plus fréquentes de la CT, notamment avec les drogues (5 Fu, capecitabine, irinotecan, taxanes, thérapies ciblées, inhibiteurs de tyrosine kinase) et les protocoles (FOLFIRINOX, FOLFIRI-aflibercept, Gemcitabine-Nab-paclitaxel, FLOT) utilisés en cancérologie digestive. Avec ces protocoles, les patients présentent une diarrhée dans 30 à 40 % des cas, de grade 3/ 4 dans 10 à 20 % des cas. Le plus souvent, la diarrhée est uniquement secondaire à une toxicité de la CT, mais les formes s’intégrant dans un tableau de colite post-chimiothérapie ne doivent pas être méconnues. La prise en charge initiale vise donc à évaluer la gravité du tableau clinique et à rechercher des éléments évocateurs d’une colite post- chimiothérapie (tableaux 2 et 3).
| Grade 1 | Grade 2 | Grade 3 | Grade 4 | |
|---|---|---|---|---|
| Nombre de selles supplémentaires/normale | < 4/J | 5 à 6/J | > 7/J ou incontinence | Collapsus hémodynamique |
| – Atcd récent d’hospitalisation, d’antibiothérapie – Nombre de selles/J – Signes cliniques associés : déshydratation, douleurs abdominales, nausées, vomissements, fièvre… – Signes biologiques associés : troubles ioniques, insuffisance rénale fonctionnelle, syndrome inflammatoire, neutropénie |
Diarrhée grave : Diarrhée grade 3/ 4 ou Diarrhée grade 1/ 2 avec au moins 1 signe clinique ou biologique associé
La diarrhée de grade 1/ 2 sans signe de gravité relève d’une prise en charge ambulatoire :
La diarrhée grave nécessite une prise en charge en hospitalisation pour réhydratation, réalisation d’un bilan comprenant une coproculture avec recherche de C. Difficile, des hémocultures en cas de fièvre, et une imagerie s’il existe des douleurs abdominales et/ou des rectorragies associées. En l’absence d’argument en faveur d’une colite post-chimiothérapie : réhydratation IV et prise en charge identique à la diarrhée grade 1/ 2. Cependant, en fonction du terrain et de la gravité du tableau clinique, d’emblée ou en l’absence d’amélioration rapide, discuter une antibiothérapie empirique par ciprofloxacine – metronidazole et un traitement par octreotide SC 150 à 200 mg x 2 à 3/J ou IVSE 25 à 50 mg/h.
Les colites post-chimiothérapie (11) peuvent être en rapport avec une colite à C. Difficile, une colite neutropénique, ou une colite « médicamenteuse », notamment chez les patients traités par biothérapies ou inhibiteurs de tyrosine kinase.
Neutropénie fébrile (15,16)
La neutropénie fébrile est définie par une fièvre > 38,5°C pendant plus d’1 heure, ou 1 fièvre > 38°C pendant plus d’1 heure associée à au moins un pic fébrile > 38,5°C, avec un taux de polynucléaires neutrophiles < 500/mm3 (neutropénie grade 4) ou < 1 000/mm3 avec une chute prévisible < 500/mm3 dans les 48 h (tableau 4). Une hypothermie dans un contexte de neutropénie est également à prendre en compte. C’est une complication fréquente (1 % des patients traités par CT) et grave (10 % de mortalité).
VSN* : valeur seuil normale
| 1 | 2 | 3 | 4 |
|---|---|---|---|
| VSN* – 1500/mm3 | 1500 – 1000/mm3 | 1000 – 500/mm3 | < 500/mm3 |
Après une évaluation soigneuse (tableau 5), une antibiothérapie doit être débutée en urgence, dans l’heure qui suit l’admission du patient. À noter que les GCSF ne sont pas recommandés en première intention (ce qui est également le cas pour la neutropénie isolée), mais ils peuvent être discutés en cas de sepsis sévère ou d’un risque de neutropénie prolongée (> 10 jours). Le score MASCC (tableau 6) est une aide pour guider le choix de l’antibiothérapie et la possibilité d’un traitement en ambulatoire :
| Bilan clinique : – recherche des critères de gravité * : (hypotension, hypothermie, oligoanurie, choc, baisse de la saturation en O2…) – recherche de signes cliniques infectieux – examen clinique complet (pouls, tension artérielle, Indice de Karnofsky…)Radio pulmonaire : en cas de signes d’orientationBilan biologique : – NFP – ionogramme sanguin, créatinine sérique – Recherche d’anticorps irréguliers si Hb <8g/dl – CRPBilan microbiologique : – 2 hémocultures : 1 en voie veineuse centrale (VVC) et 1 en voie veineuse périphérique (VVP) au même moment ; à défaut x 2 en VVC ou x 2 en VVP en 30 minutes – Prélèvement d’un foyer si point d’appel infectieux : ECBU, orifice de cathéter, coproculture avec recherche de C. Difficil |
| Points | |
|---|---|
| Sévérité du tableau clinique initial : symptômes absents ou légers | 5 |
| Sévérité du tableau clinique initial : symptômes modérés | 3 |
| Absence d’hypotension | 5 |
| Absence de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) | 4 |
| Tumeur solide ou hémopathie maligne en l’absence d’infection fungique préalable | 4 |
| Absence de déshydratation | 3 |
| Patient ambulatoire | 3 |
| Age < 60 ans | 2 |
| Score ≥ 21 : risque faible (<10 %) de complications sévères ; Score < 21 : risque élevé de complications sévères | |
| Per os : ciprofloxacine 500 mg x 2/J ou ofloxacine 200 mg x 2/J et amoxicilline/acide clavulanique 1 gr x 3/24h IV : si voie per os impossible : ceftriaxone 1 gr /J en IV lente (ou SC si IV impossible) Si allergie aux ß lactamines : lévofloxacine 500mg x 1 /J Suivi : surveillance clinique à domicile, en évitant la prise de paracétamol, NFS x 1/24h Critères d’hospitalisation : aggravation clinique, T° persistante au-delà de 48h, hémocultures positives, foyer infectieux localisé. Critères d’arrêt de l’antibiothérapie : apyrexie > 48h, PNN > 500, hémocultures négatives |
Une prophylaxie primaire est recommandée pour les CT avec un risque > 20 % de neutropénie ou entre 10 et 20 % chez les sujets à risque de neutropénie (âge > 65 ans, sexe féminin, comorbidités associées : maladie avancée, dénutrition, insuffisance rénale ou hépatique, maladie cardiovasculaire, diabète, anémie) avec Lenograstim 34 MUI en injection sous-cutanée (SC) ou Filgrastim SC ( poids < 60 kg : 30 MUI ; poids > 90 kg : 48 MUI ; 60 <poids <90 : pas de consensus), à débuter dans les 24 à 48 h de la fin de la CT, pendant 7 à 10 jours. Pour les protocoles de CT avec une périodicité de 2 à 4 semaines, une forme retard (Pegfilgrastim) peut être utilisée, sous la forme d’une injection SC unique de 6 mg dans les 24 à 36 heures de la fin de la CT. En cancérologie digestive, dans les études de phase 3, les protocoles les plus agressifs (FOLFIRINOX + thérapie ciblée, FLOT) ou les drogues les plus hémato-toxiques (Trifluridine/tipiracile) entraînent moins de 10 % de neutropénie fébrile (moins de 5 % en moyenne), avec des taux de neutropénie grade 3/ 4 compris entre 30 et 50 %. Il n’y a donc pas d’indication théorique de prophylaxie primaire.
Une prophylaxie secondaire est recommandée au décours d’un épisode de neutropénie fébrile ou de neutropénie après un cycle de CT pour permettre un maintien de la DI de la CT, l’alternative étant une diminution de la DI de la CT.
S’appuyer n’est pas se plier à tout prix : s’appuyer sur les recommandations des sociétés savantes est certes un gage de qualité, mais il ne faut cependant pas être prisonnier des algorithmes et perdre de vue le fait que la prise en charge d’un patient doit rester personnalisée, avec pour objectif premier l’optimisation de la tolérance des traitements. Ainsi, le NEPA peut être utilisé dans le traitement du cholangiocarcinome avec l’association gemcitabine- cisplatine (GemCis) (toxicité grade 3/ 4 : nausées 4 %, vomissements 5.1 %) (17), alors qu’à l’inverse on ne peut l’utiliser avec l’association capecitabine- oxaliplatine (XELOX) (18) en traitement adjuvant du cancer colique (pas de remboursement). Pourtant, le XELOX a un profil de toxicité identique en phase III au GemCis (N/V respectivement 66 et 43 % tous grades ; respectivement 5 et 6 % grade 3/ 4) et en pratique clinique, ce protocole pose plus souvent des problèmes de tolérance digestive que le GemCis, avec parfois des N/V majeurs, compromettant la faisabilité du traitement, notamment chez les patients à risque. Il en va de même pour la prophylaxie primaire de la neutropénie par GCSF (cf. supra : neutropénie fébrile) en cancérologie digestive.
Tout hépato-gastro-entérologue doit être à même de prendre en charge les complications digestives et hématologiques les plus fréquentes des CT dans un contexte d’urgence, sachant que la qualité de leur prévention et de leur traitement a un impact pronostique. Le médecin en charge du patient doit s’appuyer sur les recommandations des sociétés savantes mais doit avoir également le souci de prendre en compte les caractéristiques médicales et humaines propres à chaque patient.
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